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Le portrait face à la retouche

ITW Yonathan Kellerman

 

Par Yonathan Kellerman, photographe professionnel

www.ykellerman.com

Nathalie Bellec : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez face à votre modèle lorsque vous réalisez un portrait ?

Yonathan Kellerman : C’est effectivement plus difficile pour les personnes qui ne sont ni des comédiens, ni des athlètes. D’une façon générale les gens sont en effet très pudiques et n’ont pas confiance en eux. Il s’agit alors de leur expliquer que la séance de prise de vue va nécessiter un peu de temps.

La personne arrive assez tendue et il s’agira de relâcher la pression. De son côté le photographe en profite pour étudier la physionomie du visage et anticipe la lumière qui sera la plus adaptée. Chacun a un langage corporel que le photographe doit interpréter et tout l’enjeu est de mettre en lumière les singularités de son modèle.

Je suis par exemple spécialisé dans les portraits d’athlètes. Les sportifs ne sont pas des habitués de l’objectif mais ils apprécient les séances de shooting car cela permet de mettre en valeur les efforts qu’ils consacrent à leur discipline. Ce type de sujet est d’ailleurs très photogénique.

 

NB : Quel usage font les sportifs de haut niveau de ces portraits ?

YK : Je fais des portraits d’athlètes, de boxeurs et d’autres sportifs amateurs. Ces athlètes sont souvent au début d’une carrière placée sur une trajectoire ascendante.

Le portrait professionnel leur permet alors de se faire connaître. C’est un des éléments du dossier nécessaire pour trouver des agents ou se faire inviter à des meetings. Les agents utilisent alors la photo pour mettre en œuvre une communication autour de leur profil.

Certains s’offrent également une séance de shooting pour leur plaisir personnel. Cela met en valeur leur image et le temps qu’ils consacrent à leur discipline.

 

NB : Quelle transposition voyez vous pour les autres catégories professionnelles ?

YK : Le besoin de communiquer est réel, notamment de nos jours avec le support du web pour développer le business. Le portrait rend tangible l’activité de l’entreprise pour l’internaute en lui donnant un visage. C’est une marque de qualité et de professionnalisme de la société. Pour communiquer il faut de toutes façons de belles photos en raison de l’impact primordial des images par rapport au texte.

 

NB : Pour vous qui êtes photographe et retoucheur, aujourd’hui pourquoi utilisez vous la retouche photo ?

YK : La première fonction de la retouche est de calibrer les couleurs et d’équilibrer la luminosité sur une photo. Je peux par la suite rajouter un effet artistique.

La lumière se diffuse, elle est donc un élément très difficile à travailler. On commence à jouer avec l’éclairage pendant la prise de vue et on peut continuer en post production en ajustant son intensité. Chaque visage capte la lumière de façon spécifique et donne un rendu qui lui est propre. Afin de ne pas dénaturer le portrait, le rôle de la retouche est d’équilibrer la luminosité afin de créer une ambiance.

Ensuite je corrige des défauts qui risqueraient de trop attirer l’attention alors que ce ne sont que de petits détails éphémères tels que des boutons ou des cicatrices. De même on peut corriger l’aspect d’un homme mal rasé. Enfin, il peut m'arriver d'estomper les cernes d'un portrait. Certains visages ont en effet une physionomie qui amplifie leur présence suivant la façon dont ils captent la lumière. Mais c'est uniquement dans ce cas que j'interviens, alors qu'aujourd'hui on le fait presque systématiquement sur tous les portraits ... ce dont je ne suis pas d'accord !

NB : Quels conseils donneriez vous à un professionnel qui a besoin d’avoir un portrait soigné : avec ou sans retouche ?

YK : Ce qui compte généralement pour mes modèles c’est le résultat, qui surpasse la réalité et qu’ils apprécient. La question de la retouche ne se pose donc pas. Certes il existe des modèles inquiets qui ont des a priori. Il suffit alors de leur montrer les premiers résultats sur l’appareil ou sur un ordinateur pour les rassurer. Le travail d’un professionnel les met en effet en valeur.

Il faut reconnaître que très peu de gens aiment se faire photographier : même les mannequins ont souvent du mal. Le fait de montrer rapidement des clichés en cours de prise de vue enlève les angoisses. Il est en effet très rare que ces photos les déçoivent car l’ambiance lumineuse qui a été travaillée pour eux les sublime.

Une photo existante peut d’ailleurs être exploitée si elle est correctement exposée pour faciliter la correction. Prise avec une lumière naturelle et bien diffuse on peut se contenter d’une retouche plus subtile qui prend alors tout son sens. Mais si la photo  a été prise au flash ou qu’elle a un défaut important d’exposition, la retouche sera plus visible et risquera de dénaturer le portrait.

 

NB : D’où vient la méconnaissance du potentiel de la retouche photo ?

YK : Dans l’esprit du public on associe souvent « retouche » avec « mannequin sans ride » et « revue où l’on élimine toute trace de vieillesse ». On l’associe donc au rajeunissement d’un portrait. On est inquiet d’une retouche qui dénature et déshumanise. Le public ne veut pas que l’on trahisse les marques du temps qui passe inexorablement.

C’est un travers qui a été amplifié par certaines vidéos de produits cosmétiques par exemple. L’impact a été négatif sur l’opinion car l’intervention a été jusqu’à la  transformation.

 

NB : Jusqu’où doit aller la retouche ou quelles en sont les limites ?

YK : Dans l’image les photographes et les graphistes n’ont pas de limites techniques. Chacun se fixe sa propre limite sachant que les contraintes ne sont pas les mêmes dans le sport, le portrait corporate ou la photographie de mariage.

On retouche en réalité depuis 150 ans : on changeait déjà à l’époque la luminosité de façon partielle quand on travaillait en argentique, de la même façon qu’on la corrige aujourd’hui sur Photoshop.

Le photographe traduit son intention en prenant comme base de travail une prise de vue. Elle même présente déjà forcément un décalage avec la réalité perçue par l’œil, ensuite l’étendue de la retouche sera fonction du résultat attendu.

 

NB : Voyez vous une différence culturelle entre le Canada et la France dans la perception des portraits de réseaux sociaux ?

YK : Il n’est pas certain qu’il y ait une vraie différence !

La France est plus sensible à la qualité de la photo car il y a une meilleure culture de l’image et un goût plus prononcé pour l’art de la photographie. Mais en Amérique du Nord le marketing est en revanche plus avancé. On compte par exemple un décalage de 2 à 3 ans dans le nombre d’inscriptions sur les réseaux sociaux.

On se met à en parler de plus en plus en France avec un vocabulaire très nord-américain pour ces concepts comme « designer web » et « social media manager ». On commence à se rendre compte de l’importance de communiquer sur le web en France car Français et Nord-Américains ont finalement les mêmes besoins, avec des approches différentes.

 

NB : Etes vous allé au salon de la photo ?

YK : Oui j’y suis allé car je suis nouvellement arrivé sur le marché français des photographes et j’ai un profil atypique. Les portraitistes de sport sont encore assez rares. L’image du sport est encore sous exploitée ici par rapport à l’Amérique du nord où le marketing mise davantage sur les grands sportifs.

J’ai quelque chose à apporter sur le marché français et je vais donc m’informer du marché de la photo en France et communiquer sur ce que je fais, le portrait d’athlète, la photo de studio ainsi que le reportage.

Propos recueillis par Nathalie Bellec

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